
Voir des centaines de jeunes faire la queue pour être photographiés avec un anthropologue mérite déjà que l’on s’arrête un instant.
Biao Xiang n’est ni chanteur, ni acteur, ni champion sportif.
Il ne promet pas la richesse avant trente ans et ne commercialise aucune méthode miracle pour atteindre le bonheur.
Né à Wenzhou, formé à l’Université de Pékin puis à Oxford, il travaille aujourd’hui en Allemagne au Max Planck Institute for Social Anthropology. Depuis des années, ses recherches portent sur les migrations, le travail, la mobilité et les transformations de la société.
Beau parcours universitaire.
Mais l’histoire vraiment intéressante commence lorsque l’amphithéâtre se remplit.
Des centaines de jeunes viennent l’écouter. Certains attendent ensuite pour le rencontrer. Ses idées circulent largement.
On pourrait raconter l’histoire amusante d’un universitaire devenu vedette.
On passerait à côté de l’essentiel.
L’information n’est pas Xiang. L’information, c’est la file d’attente.
Que cherchent tous ces jeunes ?
Pendant plusieurs décennies, la transformation chinoise a nourri une équation apparemment solide :
étudier, réussir les examens, obtenir un diplôme, trouver un emploi stable, acheter un logement, fonder une famille et progresser.
La Chine n’a évidemment pas inventé cette promesse.
Sous des formes différentes, des millions de parents européens, américains, japonais ou latino-américains ont raconté à leurs enfants une histoire semblable.
Le problème commence lorsque l’on suit toutes les instructions et que la récompense devient incertaine.
La Chine demeure une puissance industrielle, technologique et commerciale considérable. Constater les inquiétudes d’une partie de sa jeunesse n’annule aucunement cette réalité.
Les deux peuvent coexister.
Un pays peut construire des trains à grande vitesse pendant qu’un jeune diplômé se demande dans quelle direction va sa propre existence.
Il peut exporter de la haute technologie pendant qu’un autre cherche désespérément la stabilité professionnelle.
Il peut accroître son influence internationale tandis que certaines certitudes intérieures concernant l’emploi, le logement et l’ascension sociale deviennent moins solides.
Ce n’est pas une contradiction statistique.
C’est une contradiction humaine.
Xiang lui a donné des mots.
Il décrit notamment une sorte de « suspension » : travailler, étudier et courir continuellement, non pour avancer réellement, mais parfois simplement pour ne pas reculer.
Comme un colibri obligé de battre constamment des ailes pour rester au même endroit.
Le plus épuisant n’est peut-être pas de voler.
C’est de penser que l’on ne peut jamais s’arrêter.
Xiang parle aussi de « ce qui est proche ».
Jamais l’humanité n’a disposé d’autant d’informations sur ce qui se passe loin d’elle.
Nous pouvons suivre Washington, Pékin, Moscou ou le Moyen-Orient presque en temps réel.
Le monde entier est entré dans notre téléphone.
Curieusement, notre voisin peut en être sorti.
Entre l’individu et la planète existe pourtant tout un territoire : les voisins, les collègues, les rues, les commerces, les familles et les communautés.
Xiang propose de regarder à nouveau cet espace.
On comprend alors pourquoi son discours trouve un écho.
L’angoisse devient particulièrement lourde lorsqu’un changement collectif est interprété uniquement comme un échec personnel.
Les autres avancent.
Pourquoi pas moi ?
Les autres semblent réussir.
Qu’ai-je fait de travers ?
Lorsqu’une seule personne se pose cette question, le miroir peut être utile.
Lorsque des millions commencent à poser la même question, il devient raisonnable d’ouvrir également la fenêtre.
Cela n’efface évidemment pas la responsabilité individuelle.
Cela rappelle simplement que personne ne construit sa vie dans le vide.
Le logement, l’éducation, le marché du travail, la technologie, les attentes familiales et les cycles économiques entrent dans la pièce avec nous.
Et c’est précisément là que l’histoire cesse d’être exclusivement chinoise.
Un jeune Français, Italien, Britannique, Japonais ou Argentin peut rencontrer des difficultés profondément différentes.
Les systèmes ne sont pas comparables et les causes ne sont pas identiques.
Mais une question franchit remarquablement bien les frontières :
À quoi bon avoir respecté toutes les règles si la ligne d’arrivée a été déplacée pendant la course ?
Voilà peut-être pourquoi un anthropologue remplit aujourd’hui des salles.
Non parce qu’il détient toutes les réponses.
Mais parce qu’il prend les questions au sérieux.
Les générations n’annoncent pas toujours leurs transformations par de grandes manifestations.
Parfois, cela commence plus discrètement.
Elles inventent des mots.
« Involution ».
« Lying flat ».
« Suspension ».
« Le proche ».
Les mots nouveaux apparaissent généralement lorsque les anciens ne suffisent plus à décrire une réalité nouvelle.
L’histoire de Biao Xiang n’est donc finalement pas seulement celle de Biao Xiang.
Elle n’est même pas uniquement celle de la jeunesse chinoise.
Elle pose une question beaucoup plus vaste :
lorsque le monde change plus vite que notre capacité à le comprendre, où pouvons-nous retrouver notre place ?
Peut-être pas toujours très loin.
Peut-être faudrait-il commencer par regarder à nouveau quelque chose que nous avons presque oublié :
ce qui est proche.
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Sources consultées : BBC ; National Bureau of Statistics of China ; Max Planck Institute for Social Anthropology.
